Postulations, emploi, salaire : les Alumni en parlent

Une fois leur master en poche, la majorité des étudiants EPFL affrontent le marché du travail. Comment sont-ils accueillis par les entreprises ? Déroulent-elles le tapis rouge? Quatre Alumni de la STI racontent leur parcours.

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Déborah Heintze, 26 ans, Master en bioingénierie, co-fondatrice de la startup Lunaphore

«Les startup m’impressionnaient. Je me disais que les fondateurs devaient forcément être des génies»

Quelle a été votre stratégie en termes de plan d’études et d’emploi ?
Pour mes études, j’hésitais entre les maths et le sport. J’ai finalement choisi de faire un Bachelor en Sciences de la vie, une section qui venait d’ouvrir à l’EPFL. Comme j’aime bien le côté «engineering» et dispositifs médicaux, j’ai ensuite opté pour un master en bioingénierie. Puis, j’ai eu la chance d’effectuer mon projet de master à l’étranger, dans le cadre  d’un programme conjoint entre Harvard et le MIT. Il s’agissait de reconstituer du tissu cardiaque en utilisant des cellules du cœur, puis de tester des médicaments sur ces tissus, dans des dispositifs microfluidiques. Nous faisions croître les cellules dans un hydrogel spécial. C’était la première fois que j’abordais l’aspect «recherche» d’un projet.

Comment s’est passée votre insertion sur le monde du travail?
Ça a été difficile. Je pensais trouver du travail tout de suite. Comme beaucoup, je me suis rendue au forum de l’EPFL, j’ai effectué des postulations et décroché des entretiens. Mais ça n’a rien donné. Après deux mois, le moral a commencé à baisser, et je suis partie voyager. A mon retour, je me suis adressée à l’Office de transfert de technologies (TTO) de l’EPFL, pour voir s’ils avaient des contacts. Ils m’ont offert un stage de trois mois. Je devais aider les laboratoires à obtenir des informations sur le potentiel d’industrialisation de leurs technologies. Je n’y connaissais rien, mais je m’y suis mise. J’ai en particulier travaillé pour le Laboratoire de microsystèmes 2 de Martin Gijs, où deux chercheurs travaillaient sur une plateforme microfluidique d’analyse de tissu pour diagnostiquer le cancer. Ils étaient sur le point de lancer une startup. Nous avons très bien collaboré ensemble. Si bien qu’au moment de lancer la startup, en 2013, on m’a proposé le poste de co-fondatrice. Au même moment, j’ai obtenu un poste bien payé dans une entreprise stable. Il me fallait choisir rapidement. J’y suis allée au feeling et j’ai opté pour la startup, parce qu’une opportunité comme celle-là ne se représenterait pas. Mon père me disait : si ça ne marche pas, prend-le comme des études supplémentaires.

Le lancement a-t-il été facile ?
C’était intense. Le fondateur Ata Tuna Ciftlik (CEO), Diego Gabriel Dupouy (co-fondateur, CTO) et moi-même (Co-fondatrice, COO) avons travaillé sans compter nos heures et pratiquement sans prendre de vacances pendant deux ans. Il a fallu faire un business plan, des études de marché, se renseigner sur la partie légale du projet et chercher des investisseurs. J’étais entre autres choses chargée de l’aspect «marketing»: je faisais l’interface entre la technique et le marché, un vrai défi ! Car même lorsque la technologie est très bonne, il faut aussi que les clients potentiels soient intéressés, et que les investisseurs aient un bon feeling avec l’équipe. Nous avons dû présenter notre société de diagnostic du cancer devant un parterre de têtes grises, et répondre à des questions très précises concernant notre plan financier, ou encore notre stratégie pour produire en masse. J’ai plus appris en une année qu’en cinq ans d’études.  A présent, nous avons un prototype fini, qui analyse les tissus malades plus rapidement, avec plus de précisions et à moindre coût que ce que font les machines les plus perfectionnées du CHUV.

Qu’avez-vous pensé de votre salaire ?
La première année, nous avons fonctionné grâce à une aide financière obtenue auprès du TTO, ainsi qu’un innogrant de la CTI via l’EPFL.L’argent n’était pas la motivation première. Nos salaires étaient inférieurs à ceux des doctorants. C’était plus de l’argent de poche.

A force de travail, on a gagné différents prix et bourses pour un montant de 500’000 francs. Puis, nous avons finalement réussi à lever 2 millions de francs. C’était une grande réussite à nos yeux. Ça a changé les choses. Nous avons pu engager d’autres personnes et gagner un peu plus. On compte maintenant une douzaine de salariés à temps plein, dont sept postes permanents.

Quel conseil donneriez-vous aux étudiants au vu de votre  expérience ?
Je dirais que si l’occasion startup se présente, il ne faut pas se sous-estimer et foncer, même si cela paraît inaccessible. C’est une expérience tellement riche. Beaucoup de ceux qui m’ont déconseillé de me lancer à l’époque me disent maintenant qu’ils aimeraient venir travailler chez nous. Quand j’étais étudiante, les startups m’impressionnaient. Je me disais que les fondateurs devaient forcément être des génies. Or il faut éviter de mettre les gens sur un piédestal. Si on travaille dur, c’est possible. Dans le cas de Lunaphore, j’avais pris un cours de «business development», et mes partenaires des cours de «business creation». Mais nous avons surtout travaillé sans relâche pour nous renseigner. Tout ce que l’on apprend est déjà une réussite en soit.

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Florence Helg, 33 ans, Master en génie mécanique, Team manager chez Altran

«Les salaires d’ingénieurs sont assez faibles au début par rapport au niveau d’étude demandé»

Quelle a été votre stratégie en termes d’étude et d’emploi ?
A l’époque j’habitais en France. J’ai d’abord étudié trois ans à l’Ecole Polytechnique de Paris (l’X), en mécanique des structures et économie d’entreprise. ce qui me plaisait, c’était la mécanique des fluides. Et comme ce domaine était bien coté à l’EPFL, je suis venue en Suisse pour le Master. 

Alors que j’effectuais mon travail de Master dans une startup du parc scientifique de l’EPFL, j’ai découvert le domaine qui m’intéressait: la simulation des incendies dans les tunnels. J’ai ensuite cherché les entreprises actives dans ce domaine, via le forum EPFL. On m’a finalement «réservé» un poste chez BG Ingénieurs Conseils, avant même que j’aie fini mes études.

Avez-vous directement obtenu le poste dont vous rêviez ?
Pas tout de suite. Au départ, je faisais des simulations en sécurité tunnel, puis j’ai travaillé sur l’optimisation énergétique des bâtiments. On m’a ensuite proposé de coordonner l’implantation d’un nouveau logiciel informatique, et de gérer les changements de processus à l’interne. J’ai réalisé que c’était cela que je voulais faire : gérer une équipe, un budget, et avoir une vision globale.

En parallèle, j’ai monté une petite entreprise de coaching pour les jeunes parents. Ce travail d’indépendante était très intéressant. Lorsque l’on est ingénieur, le salaire tombe et on ne sait pas comment l’argent est réparti. Alors que lorsque l’on a son propre business, on connaît tous les maillons de la chaîne.

Aujourd’hui,je travaille chez Altran, une société de conseil en ingénierie. Je recrute, forme et gère une équipe de 50 consultants, qui sont envoyés chez différentes entreprises. C’est un poste où l’on a des responsabilités, où il faut respecter des objectifs financiers, et prendre des décisions parfois tranchées. J’apprécie beaucoup ce travail.

Qu’avez-vous pensé du salaire que l’on vous a proposé lors de vos diverses expériences ?
Honnêtement, je trouve les salaires des ingénieurs sont assez faibles par rapport au niveau d’étude demandé, et aux responsabilités liées à cette fonction. Il est par contre possible d’obtenir des augmentations lorsque l’on part sur des missions avec plus de responsabilités.

Quel conseil donneriez-vous à de jeunes ingénieurs, au vu de votre expérience ?
A mon avis, il est important de bien choisir son Master, par rapport au métier que l’on veut faire. Les entreprises veulent des ingénieurs qui soient bien formés dans un domaine précis. Ensuite, il ne faut pas hésiter à poser des questions aux entreprises, et à faire marcher les réseaux d’anciens élèves. La maîtrise de plusieurs langues peut aussi aider si l’on veut intégrer des multinationales.

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Thierry Barras, 31 ans, Master en microtechnique, ingénieur chez CR Equipements SA, entreprise partenaire du CICR

«Les entreprises cherchent souvent des jeunes ingénieurs avec expérience. Mais cette expérience peut être associative.»

Quelle a été votre stratégie en termes d’étude ?
J’ai choisi la microtechnique parce que la robotique m’intéressait, mais je voulais surtout acquérir du savoir. L’EPFL n’est pas un endroit où on apprend un métier défini, on y acquière des connaissances. J’avais en tête de faire mon projet de Master à l’étranger, mais ça ne s’est pas donné. Je me suis retrouvé au Laboratoire d’électronique (ELAB), où j’ai développé des modules domotiques, qui sont devenus par la suite les premiers modules de la startup Esmart. Cette spin-off développe maintenant des prises intelligentes permettant de visualiser en direct sa consommation d’énergie. En parallèle, je me suis investi dans l’association Robopoly et dans l’organisation du festival de robotique. J’ai fait des stages dans différents laboratoires durant l’été et j’ai travaillé dans un magasin, où je gérais la comptabilité. J’ai aussi obtenu mon grade d’officier d’artillerie.

Comment s’est passée votre insertion dans le monde du travail ?
J’étais allé au forum EPFL l’année avant de terminer, pour m’entraîner aux entretiens. Une fois mon Master en poche, j’y suis retourné et après 4 entretiens, on m’a présenté un contrat dans une entreprise de consulting. Seulement au même moment, la crise est arrivée avec son lot de licenciements, et le contrat n’a pas été signé. Et je suis retourné dans le monde académique. Le professeur Maher Kayal, chez qui j’avais travaillé comme assistant de cours pendant plusieurs semestres, m’a proposé un contrat à durée déterminée d’assistant de recherche. Il y avait dans son laboratoire à ce moment-là un projet pour une startup : Lemoptix SA, dont le but était de développer de micro-beamers.  J’ai finalement intégré cette spin-off, où je suis resté pendant plusieurs années. L’ambiance était géniale, et les effectifs ont rapidement triplé.

Comment avez-vous été amené à travailler à des fins humanitaires ?
Je ne m’étais jamais dit : «Je veux faire de l’humanitaire». Je suis par contre un peu idéaliste et j’accorde beaucoup d’importance à l’aspect «utile» de mon travail. A ce moment de ma vie, j’avais aussi envie de voir autre chose et faire de la gestion de projets et d’équipe. J’avais déjà géré des troupes à l’armée, et cet aspect-là me manquait. En faisant marcher mon réseau, j’ai trouvé un emploi chez CR Equipements SA en tant que chef de projet et développement. Nous fabriquons et testons des prothèses sur des machines en Suisse, avant de les envoyer dans des centres de distribution du CICR en Ethiopie, au Vietnam, au Laos ou encore au Cambodge, des pays abritant des zones minées. Nous produisons plus de 30’000 pieds par années, et nous recevons des feedback très positifs. Un de nos patients va par exemple se rendre aux prochains Paralympiques grâce à sa nouvelle prothèse de genou. Mon poste comporte aussi une partie sur le terrain, et une partie administrative, à 20%. J’ai l’idée de développer ma propre startup dans le futur.

Qu’avez-vous pensé du salaire que l’on vous a proposé lors de vos diverses expériences ?
Dans les startups, les salaires sont corrects mais on ne compte pas ses heures. Les conditions sont meilleures dans mon nouveau poste et je suis satisfait. Nous ne sommes pas payés comme des banquiers, mais je pense que les salaires d’ingénieurs permettent un rythme de vie confortable en Suisse. Le salaire n’est d’ailleurs pas le seul élément à considérer. Les prestations globales telles que les heures de travail hebdomadaires ou les semaines de vacances annuelles, par exemple, peuvent sensiblement modifier la qualité de vie.

Quel conseil donneriez-vous aux jeunes ingénieurs, au vu de votre expérience?
La connaissance de plusieurs langues est un vrai atout. Le français n’est pas vraiment la langue des startups. Et puis il faut savoir rester humble et se remettre en question. Cela permet d’avancer. Lors du processus d’embauche, je dirais qu’il faut être prêt au bon moment. A l’armée, lorsqu’il s’agit d’artillerie, on parle de tirer au bon moment, au bon endroit et avec la bonne munition. C’est un peu pareil sur le marché du travail. Dans ce but-là, on peut tout à fait aller faire des tours au forum EPFL avant d’avoir fini ses études, et tâter le terrain pour se préparer. Il faut aussi savoir que les entreprises cherchent souvent des jeunes ingénieurs avec expérience. Mais cette expérience peut être associative. Je trouve utile d’évoluer dans différents contextes. Personnellement, le fait d’avoir travaillé dans un magasin, d’avoir fait partie du comité d’organisation du festival de robotique et d’avoir pris des responsabilités à l’armée m’a aidé dans la vie professionnelle. Je savais gérer un budget, parler en public et m’organiser. Les employeurs sont sensibles à ces qualités.

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Tany Sob, 33 ans, Master en génie électrique et électronique, ingénieur de vente chez Meggit SA

«Dans le monde du travail, la technique ne suffit pas. Le relationnel est tout aussi important»

Quelle a été votre stratégie en terme de plan d’étude et de recherche d’emploi?
J’ai toujours été attiré davantage par le côté application que par la recherche académique. Dès ma troisième année à l’EPFL, j’ai donc pris les devants pour faire des stages en entreprise. J’ai passé trois mois chez ABB et deux mois aux Services Industriels de la ville de Lausanne. Des expériences géniales et instructives. Je me suis ensuite rendu au forum EPFL, et j’ai fait une dizaine de postulations dans toutes sortes de sociétés (banques, holding financières, groupes industriels). Un mois plus tard, je décrochai un poste à Genève chez Caterpillar.

Avez-vous directement obtenu le poste dont vous rêviez ?
Non, mais mon but initial était surtout d’acquérir de l’expérience. J’ai commencé dans le cadre d’un «graduate program», une sorte de stage rémunéré d’une année. Il était prévu que je parte en Illinois (USA) pour une année de formation dans les usines de production de Caterpillar, et que je me rende ensuite dans un bureau Caterpillar en Europe, en Afrique ou au Moyen-Orient pour un poste de représentant support technique auprès des concessionnaires. Seulement en 2008, la crise est arrivée. Certaines missions ont été annulées, et des employés licenciés. Mon projet de voyage tombait à l’eau. J’ai donc quitté Caterpillar pour Quimex SA (an Exterran Company), une petite structure spécialisée dans le service des moteurs et compresseurs alternatifs pour la production de pétrole et de gaz. Cette fois, j’ai pu visiter les sites de production au Gabon, en Algérie, au Nigéria, en Ukraine ou encore en Tunisie. J’ai pratiquement tout appris sur le tas. C’était une expérience incroyable. Au bout de cinq ans, j’avais fait le tour et j’ai cherché à bouger à nouveau. Je travaille maintenant depuis près de deux ans chez Meggit SA (Vibro-Meter), à Fribourg, dans la vente de capteurs et systèmes de surveillance de vibration principalement pour des turbines à gaz, à vapeur et hydro. Toutes ces expériences m’ont permis de me connaître moi-même et d’apprendre à entrer en relation avec d’autres personnes dans le monde professionnel.

Qu’avez-vous pensé du salaire que l’on vous a proposé lors de vos diverses expériences ?
Le salaire n’était pas très élevé quand j’ai commencé à travailler, mais je pense qu’il est normal, lorsqu’on débute, de devoir faire ses preuves. La rémunération est rapidement devenue très correcte par la suite. Je suis actuellement tout à fait satisfait.

Quels sont les atouts qui vous ont permis de réussir ? Que recommandez-vous aux jeunes ingénieurs ?
L’EPFL nous forme très bien pour aller chercher l’information, analyser les différentes situations et proposer des solutions. Mais dans le monde du travail, l’intelligence logico-mathématique et la technique ne suffisent pas. L’intelligence émotionnelle est tout aussi primordiale pour progresser. Il est important d’aller à la rencontre des gens, et de travailler l’aspect relationnel. Les stages que l’on effectue pendant les études sont un très bon exercice. J’ai personnellement eu la chance que l’on me donne des responsabilités assez rapidement dans le cadre de mes différents mandats. J’ai essayé d’être proactif et de prendre les devants, parfois au risque de me tromper. J’ai aussi eu la chance de bénéficier d’un très bon coaching à différents moments de ma carrière au travers de mes managers et rencontres fortuites. Je pense qu’il est essentiel, si possible, de se rapprocher d’un coach ou d’une personne expérimentée lorsque l’on commence un travail. Il faut poser toutes les questions souhaitées, pour en apprendre le plus possible.

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